Éric Bouvet – Les révoltés de Maïdan

 

Eric Bouvet

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Exposition Barrobjectif 2013 : Burning Man : l’art déjanté à ciel ouvert

Exposition Barrobjetif 2012 : The Rainbow Family

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EXPOSITION BARROBJECTIF 2014Les révoltés de Maïdan (Ukraine)

Kiev, en janvier et début février les événements qui s’y déroulent  sont si près, si photogéniques, dans des conditions relativement aisées, plus facile que d’aller sur un conflit compliqué d’accès lointain, dangereux et onéreux. Aisé car travailler dans la journée, prendre une boisson pour se réchauffer dans un bar, manger chaud dans un restaurant le soir, se coucher dans un lit confortable et une salle de bain propre c’est rarement le cas. Je ne ferai pas la liste des guerrillas Africaine, ou autre Tchechenie rasée ou encore traverser les montagnes Afghanes à pied en hiver.

De plus ici vous êtes le bienvenue, ce n’est pas toujours le cas ! Certains conflits sont très délicats à couvrir car les parties en présence n’ont pas envie de montrer les horreurs commises. Les Ukrainiens de la place Maidan ont été très avenants avec tout ce qui portait un appareil photo, un bloc note, une caméra ou autre micro. A propos des appareils photos c’est devenu insupportable de passer son temps à essayer de faire une image sans avoir un soit disant photographe dans son champ. Que des jeunes veulent percer et viennent travailler, c’est normal, mais les pseudo photographes, mi touristes, mi je viens passer le week end à Kiev faire des images pour les mettre sur les réseaux sociaux (la gloire !) ou encore se faire peur… Entre professionnels nous en discutons et c’est devenu un véritable fléau.

Si je n’ai pas pu venir avant c’est qu’il fallait au minimum 600€, et bien évidemment, ça ne se trouve pas comme cela. Je regarde donc tout cela le plus loin possible car ça ne sert à rien de se faire mal au ventre.
Début février un ancien stagiaire me demande de l’accompagner. Un mécène nous paye les frais ! C’est la quatrième fois que j’ai ce genre de demande, car le fait d’animer des workshops depuis 12 ans et ayant eu plus de 500 stagiaires, une confiance et une réputation s’installe. Mais j’avais toujours refusé pour différentes raisons. Cette fois ça me démange et nous voilà partit pour 4 jours, à une condition c’est que si cela dégénère, en premier lieu Gregory s’enferme dans sa chambre, ensuite je le remets dans le premier avion venu.
Nous passons donc tous les deux ce court séjour avec plaisir, la journée en prises de vue tous les deux sans que je le lâche, et le soir editing, comparaisons des points de vues, etc… D’ailleurs je serai très heureux et agréablement surpris de l’évolution de Grégory.
Belle expérience pour nous deux. Par contre j’avais emmené la chambre 4X5 pour le plaisir, mais au retour il s’avérera que les trois quarts de mes plans films ont subit des dommages… tristesse mais heureusement j’avais mes numériques Fuji avec moi dont le nouveau XT1 en avant première ainsi que le petit bijoux d’optique le 56mm f1 .2.
Mon prochain équipement sans aucun doute !

Nous repartons après ce long week end de découverte, de plaisir du travail de l’œil et de partage.
Quelques jours plus tard, les choses bougent à Kiev, cette fois, suite à ma demande Paris Match m’aide, comme souvent.
Sur place le calme n’est plus. La police a reprit une partie des positions. L’ambiance y est digne d’une ville en guerre. Le lendemain de mon arrivée, je passe par les barricades il est 8 H, ça chauffe, des nuages noirs du à la consumation des pneus s’élèvent, une partie de la place est plongée dans la pénombre. Les gens sont très combatifs, les pierres volent, des grenades assourdissantes arrivent de notre coté, pas bon pour les oreilles… J’entends des tirs, mais je ne sais pas quelle en est la teneur. D’un coup les barricades s’ouvrent et les gens de Maidan s’élancent. À ma grande surprise sur cette étendue, il serait facile de tomber dans un piège. J’attends que passe devant moi une bonne centaine de personnes. La fumée couvre tout, je traverse sous de multiples détonations, des premiers blessés tombent. Un premier mort, puis un deuxième, les tirs commencent à être plus précis. Un homme à coté de moi est touché, pourquoi celui ci plutôt que son voisin ? Je me retourne en haut d’un escalier une fourmilière est en marche, c’est incroyable, des centaines de personnes montent à l’assaut. Les premières lignes ont quelques dizaines de mètres d’avance. Je laisse cette distance, les blessés et les sans vies sont évacués rapidement vers l’arrière, je fais quelques images à la volée. Les tirs fusent. J’ai bien compris que le danger n’est plus de prendre une pierre sur la tête, mais que des tirs à armes automatiques font mouche. Comme d’habitude je cherche à savoir d’ou vient le danger et les moyens de se protéger, murs, arbres, etc…

Je suis surpris de ne pas voir le reste de la presse, pourtant hier soir encore des centaines de journalistes se promenaient sur la place. Je regarde comment évoluent « les combattants », ils montent à l’assaut avec leur bouclier en ferraille ou en bois, ce qui n’arrête pas une balle d’arme automatique… Et juste derrière de suite « les ouvriers » avec des pneus, des palettes de bois, des sacs de pierres, le tout pour remonter des barricades. Et ça fonctionne ! Mais qui dirige ? Comment font ils pour une telle organisation ?

Les réponses ne me viennent pas car pour l’instant faire attention et faire des images sont les deux priorités. Sur le plat, quelques taules verticales nous protègent de la vision de la police. Les forces s’organisent et se multiplient, je ne sais plus si c’est une fourmilière ou une ruche. De l’autre coté de la rue un homme tire un corps par ses pieds, la tête et le buste trainent par terre. Derrière un autre homme les protège de son bouclier d’infortune. Je redescends un peu pour traverser plus bas, plus à l’abri. Quelques images et je remonte en slalomant entre les arbres. Un homme tombe, son voisin le tire comme il peut, sa tête ensanglantée cogne contre les pavés. Je file un coup de main, mais vu l’état du malheureux je n’y crois plus beaucoup. Encore et encore des hommes remontent, une fois des infirmiers ayant pris en charge le blessé, j’enquille avec les nouveaux arrivants. Je courre mais cette fois sans m’en rendre compte, je tombe sur six corps, instinctivement je fais une image à la volée. Le choc me fait comprendre que l’endroit est pourri. Les trois autres personnes qui sont la, font ce qu’elles peuvent pour se protéger, effectivement des tirs arrivent de la gauche et d’en face, l’un des hommes se déplace et tombe sous les balles. De suite je pense à repartir mais le découvert est trop grand. D’autres combattants arrivent pour prendre les corps et les blessés, encore deux autres tombent. C’est le tir aux pigeons. Un brancardier arrive et lui aussi est touché. Ça fait beaucoup, il ne reste plus qu’à faire le mort et attendre. Impossible de savoir d’ou vienne les tirs qui font mouche. Une infirmière après avoir essayé d’aider un blessé à la tête, s’écroule à quatre pattes à découvert. Elle est tétanisée. Plusieurs combattants arrivent et embarquent les blessés, l’un d’eux est encore touché, je profite du mouvement pour m’échapper de cette horreur.

Un peu plus bas je retrouve l’infirmière encore à quatre pattes, je la porte comme je peux, d’autant qu’elle n’est pas fluette. Mais comme toujours dans ce genre de cas, l’on arrive à faire des choses impensables en temps normal. Nous arrivons au pied de l’hôtel Ukraina, à l’abri, le hall sert d’infirmerie et de morgue. Mais je n’y suis plus, je sais que j’ai quelques images, je sais que j’ai eu beaucoup de chance. Comme toujours, la colère monte en moi. Il n’y a pas grand-chose à faire à part déguerpir. La chance il ne faut pas en abuser, et cela fait trente trois ans qu’elle me gâte. Je rentre décharger les images pour les sauvegarder. Plus tard viendra l’editing et la petite post prod.
Il est 11h00 du matin, ma journée est terminée, plus question de remonter en première ligne aujourd’hui, d’ailleurs je dois aller chercher Emilie, la journaliste de Paris Match qui vient d’arriver en ville. Une autre histoire commence, après le news, une série de portrait, à la rencontre de gens extraordinaires, des Ukrainiens de tous les jours qui luttent pour leur liberté.

Site Médiapart : la bataille de Kiev d’Eric Bouvet

 

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