Hommage à Matthieu Chazal _ Levant

Hommage à Matthieu Chazal _ Levant

Istanbul _ Matthieu Chazal © Aurélia Coulaty

Matthieu CHAZAL est un photographe français indépendant, diplômé en philosophie, géographie et journalisme : trois disciplines compagnes de route de ses investigations. Son travail explore des territoires en tension, des frontières en rupture et questionne les notions d’identité culturelle, de mémoire, de migration, d’exil. 

Après quelques années passées au journal Sud-Ouest, Matthieu ressent le besoin d’aller au-delà de l’écriture et de l’information quotidiennes. Il rêve alors de réaliser des documentaires et choisit de partir sur le terrain, à la rencontre des histoires humaines. Son premier voyage le conduit au Sénégal en 2005, auprès des lutteurs, sur les rives du fleuve Saloum. C’est là que commence véritablement son aventure photographique.

À ses débuts, il s’équipe d’un appareil photo numérique, mais s’oriente peu à peu vers la photographie argentique. Il choisit alors de travailler avec un Canon, puis un Leica, et adopte le noir et blanc. Il développe lui-même ses négatifs pour approfondir une relation plus directe avec l’image, le temps du regard et le travail du tirage. 

Dès lors, Matthieu devient un homme libre, indépendant et nomade. Il voyage sans contrainte de temps, guidé par la curiosité et le désir de comprendre les mondes qu’il traverse. Matthieu ne cherche pas seulement à montrer mais à raconter un récit photographique.

Après le Sénégal, il poursuit son chemin au Niger à la découverte des peuples Touaregs, puis en Inde et en Turquie auprès des communautés Tsiganes. Il continue ensuite sa route vers les pays du Levant, explorant ces zones de confluence où les cultures se rencontrent, se défient, s’affrontent.

Au fil de ses voyages, Matthieu Chazal croise des compagnons de route qui enrichissent son regard et nourrissent son aventure photographique. Parmi eux, Pasa Imrek, Murat Yazar et Jason Eskenazi, photographes turc, kurde et américain qui partagent avec lui une même passion pour le voyage, l’échange et le témoignage par l’image. Il rencontre également Paul Salopek, journaliste et écrivain américain, engagé dans une longue marche à travers le monde pour raconter les histoires des peuples et des territoires qu’il traverse.

De la mer Noire au Caucase, Matthieu photographie les paysages, les modes de vie, les identités, les frontières visibles et invisibles, ainsi que les déplacements des populations. Il s’intéresse aux zones de passage, aux territoires qui se déchirent et aux hommes qui vivent entre plusieurs mondes.

C’est au fil de cette longue traversée que se construit son grand projet « Levant ».

Année après année, de l’Ukraine à l’Iran, de la Turquie à l’Irak, Matthieu compose une œuvre photographique, travail patient, construit dans le temps. À travers ces clichés, Matthieu cherche moins à photographier l’événement qu’à comprendre ce qu’il révèle des hommes et des sociétés. Il s’intéresse aux traces laissées par l’Histoire, aux liens entre les peuples et les territoires, aux fragilités mais aussi aux forces humaines et aux identités multiples qui persistent malgré les bouleversements.

Son regard témoigne d’un monde en mouvement, de peuples et de territoires en transformation. Sa photographie révèle les histoires invisibles, les traces des hommes et la mémoire des lieux qu’il a traversés.


Son livre « Levant » est l’aboutissement d’une part de son travail. Cet ouvrage est accompagné des textes de l’écrivaine Aurélia Coulaty, ainsi que des contributions de Mathias Enard (Prix Goncourt 2015) et de Paul Salopek qui a remporté deux prix Pulitzer. Ces auteurs prolongent par leurs mots la réflexion portée par les images de Matthieu.

Parallèlement à son travail personnel, Matthieu reste attaché à la Charente, terre où il a grandi. Il y réhabilite un laboratoire photographique au sein de l’association Thélème, à Chasseneuil-sur-Bonnieure, où il développe ses propres tirages. Il mène également un projet photographique consacré aux agriculteurs et à la ruralité avec l’association EIDER à Mouton, qu’il ne pourra malheureusement achever. Il intervient aussi lors de conférences dans des écoles et des prisons, transmettant son regard, son expérience et sa réflexion sur le monde. Matthieu est également à l’origine de la création d’une maison de la photo à Odessa, en Ukraine, un lieu pensé comme un espace de rencontre, d’exposition et de diffusion du regard photographique. Il est aussi le cofondateur du collectif photographique du 4RO Photos à Diyarbakir en Turquie.

Bourses et Prix
  • Lauréat de la Bourse ADAGP Collection Monographie 2023
  • Lauréat de la bourse du CNAP (Centre national des arts plastiques) – Chroniques d’Ukraine – 2022
  • Finaliste du prix W. Eugene Smith – Les Fantômes d’Ararat – 2022
  • Finaliste de la Bourse du Talent – Une Rhapsodie Levantine – 2021
  • Lauréat du prix des amis du Musée Albert Kahn – Chroniques du Levant – 2019
  • Finaliste du prix Roger Pic – Chroniques d’Irak – 2019
  • Finaliste du prix Felix Schoeller (Allemagne) – Chroniques d’Irak – 2019

Matthieu est un homme à part. Un homme profondément libre, attaché à son indépendance. Il a choisi une vie en mouvement, une vie où le temps est essentiel : le temps de regarder, de sentir, de rencontrer et de comprendre. Matthieu est un poète à sa manière, avec un regard singulier sur le monde et une façon unique d’habiter la vie. On se souvient de sa manière d’être, entier, intense, profond, de cette allure, de sa démarche qui le singularise, de son élégance, physique, morale. On se souvient de ce qu’il aime, de ses discussions habitées, de ce désir de rassembler les mondes, de les refaire. D’aller au-devant de l’aventure, de partager les bonnes choses de la vie. C’est un homme curieux, sensible, pudique, fidèle à ses amis et profondément humain qui a tiré sa révérence le 21 septembre 2024, jour de la Saint-Matthieu, à 49 ans, après un âpre combat contre la maladie. Il laisse derrière lui les images fugaces et immortelles d’un monde sans cesse en mouvement.

Association Matthieu Chazal, Le photographe voyageur.

Vers l’Est
L’image photographique est un éclat. Une brisure, un lambeau tombé de ce qui s’est enfui. Une pelure. Ces instants ramassés dessinent une carte inédite. Levant. Ce qui se lève avec le soleil. Un chemin de pierres éparses. Un chemin vers l’illumination.

Mathias Enard
© Matthieu Chazal

Tbilissi, février 2024
Hello Matthieu, 
Je suis heureux de te savoir en mouvement.
C’est, je crois, ton état naturel. (…)
De retour dans le Caucase, je repense à notre longue marche avec Murat à travers l’Anatolie orientale. Les bouleaux immaculés de ces jours d’hiver. Une neige aussi blanche que le yaourt local. Les hautes steppes étincelant de leurs chevaux en liberté. Les villages arméniens depuis longtemps abandonnés, envahis par les herbes. Et, oui: cette vieille, vieille lumière.

Paul Salopek
© Matthieu Chazal

Voyez: la photographie a pénétré le temps, les frontières et toutes les ténèbres pour braquer son faisceau du dehors au dedans. Si elle témoigne, ce n’est pas d’une excursion, d’une incursion plutôt, d’un franchissement intérieur. Ces quinze ans de voyage constituent un seul cycle qui détoure la frontière de nos civilisations, et leur cœur commun, leur zone cardinale, le siège de leur esprit depuis les temps anciens. Ici, Matthieu suspend la danse des fantômes; il éclaire les équilibres évanescents, cherche une définition. Il évoque les aires culturelles, ce qui se joue en Anatolie, aux portes de l’Europe, les fondements antiques de la démocratie, le sens de la mer Noire, de la Méditerranée: Levant suit, d’escale en épiphanie, le cours intranquille de ce terrible fleuve, notre Histoire.

Aurélia Coulaty