Marie Dorigny – Népal, le pays qui n’aimait pas les femmes

Après une première carrière de rédactrice, Marie Dorigny, 54 ans, a rejoint le monde de la photographie en décembre 1989, à l’occasion de la révolution roumaine.
Ses reportages sur le travail des enfants, les formes contemporaines d’esclavage ou la condition des femmes dans les pays en voie de développement ont depuis été publiés dans la plupart des journaux et magazines de la presse internationale.
La Bibliothèque Nationale de France a présenté son travail sur les filières d’immigration clandestine et de prostitution, en 2006, dans le cadre de l’exposition

portrait marie dorigny

« Pour une photographie engagée ».
Marie Dorigny travaille également, en parallèle, sur des projets plus personnels, comme celui sur le Cachemire, région où elle s’était rendue pour la première fois en 1991. Elle a publié, en 2004, aux éditions du Chêne : « Cachemire, le paradis oublié ». Ces photos ont été exposées au Museum de Lyon et au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone, dans le cadre de l’exposition thématique « Frontières » (2007).Elle a reçu en 1991 un World Press pour son reportage sur les ravages de l’Agent Orange au Vietnam et le Prix Kodak du jeune photoreporter en 1998.

Elle est lauréate du Festival Photoreporter en baie de St-Brieuc, qui lui a attribué en 2013 une bourse pour documenter l’exode rural et les violences contre les femmes au Népal. Ce travail, exposé à St-Brieuc en octobre 2013 vient d’être publié dans l’édition française de National Geographic (numéro de juin 2014).

Son dernier projet en date porte sur l’accaparement des terres arables dans les pays émergents. Ce travail documentaire sera réalisé en partie avec le soutien de l’Agence Française de Développement, qui a attribué à Marie Dorigny la bourse photo AFD 2013.

Exposition BarrObjectif 2009 : Une Inde sans-terre

EXPOSITION BARROBJECTIF 2014 : Népal, le pays qui n’aimait pas les femmes
Marie Dorigny/Marie-Amélie Carpio

En 2009, une étude du ministère de la santé népalais révélait que la première cause de mortalité chez les femmes âgées de 15 à 49 ans était le suicide. Ce triste résultat fait du Népal un cas unique au monde. Dans l’ancien royaume himalayen, les formes de violences traditionnelles à l’égard des  femmes sont légion : violences domestiques, discriminations spécifiques comme le « chaupadi », qui les relègue dans les étables durant les périodes de menstruation, infériorité juridique, consacrée par le fait que seuls le père ou le mari peuvent décider de donner la citoyenneté à leur fille ou épouse. Sans leur bon vouloir, une népalaise n’a pas même d’existence légale. Dans les provinces de l’ouest du pays, les plus arriérées, plus de 60% des femmes sont dans ce cas.

Mais à ces atteintes anciennes se superposent de nouvelles menaces liées à la situation délétère du pays. Valse des gouvernements, corruption endémique, vide constitutionnel… Depuis la fin de la guerre civile et la chute de la monarchie en 2006, le Népal est en proie à une instabilité chronique. Dans ce chaos politique et institutionnel, la pauvreté et les trafics en tous genres prospèrent, dont les femmes sont devenues les premières victimes.

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Minées par l’incurie des autorités en matière de développement économique, et par les premiers effets du réchauffement du climat, les campagnes se vident. Dans des régions entières, les villages ont été désertés par les hommes, partis travailler en Inde ou dans les pays du Golfe. Livrées à elles-mêmes, les femmes croulent sous le double fardeau des tâches domestiques et des travaux agricoles, sur fond d’insécurité alimentaire grandissante (25% de la population est désormais concernée). Quand elles prennent le chemin de l’exil avec leur famille, c’est pour finir dans les bidonvilles qui se multiplient autour de Katmandou, où chômage et alcoolisme nourrissent la violence domestique.

La misère n’alimente pas simplement les mouvements migratoires, mais aussi le trafic d’êtres humains, dont les femmes sont aussi les premières cibles. Trafic international en pleine expansion : des milliers de Népalaises étaient déjà vendues aux bordels indiens chaque année ; avec l’apparition de nouveaux réseaux mafieux, elles finissent désormais jusque dans ceux du Golfe et de l’Asie. Trafic interne aussi : elles sont désormais des milliers à vendre leur corps dans les bars et salons de massage de la capitale, alors que la prostitution y était jusque-là quasi inexistante. Une nouvelle source d’inquiétude pour les ONG qui craignent que le Népal devienne la prochaine destination phare pour le tourisme sexuel.

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Face à cette situation, ONG et société civile s’organisent, avec souvent des femmes en première ligne : avocates luttant contre l’inégalité juridique, travailleuses sociales gérant des foyers d’aide à la réinsertion des anciennes prostituées, brigade de policières spécialisées dans la violence domestique se battent au quotidien pour leur concitoyennes… Mais toutes ces initiatives constituent encore de faibles remparts, face à cette vague féminicide.