Jacques Pion _ Donetsk, sur le chemin de l’oubli

Jacques Pion _ Donetsk, sur le chemin de l’oubli

Jacques PION est un photographe français formé à l’École Nationale Louis Lumière (1983). Membre du collectif Hans Lucas. Ayant plus de vingt ans d’expérience dans le monde entier, sa recherche d’un lien et d’un dialogue, aussi intime que possible, avec ses sujets est à la base de sa démarche.
« J’essaie de décrire avec lumière les moments de la vie de l’humanité »

  • 2016 le prix du « Meilleur reportage photographique de l’année » dans le cadre du concours « Les Photographies de l’Année France » pour son travail de terrain à Idomeni (Grèce).
  • 2018 prix de la Fondazione Forma « MilanoMeravigli »

http://www.jacquespion.com/

En février 2015, les accords de Minsk 2 ont arraché après de longues heures de négociations un cessez-le-feu applicable le 15 du même mois et qui prévoyait notamment le retrait des armes lourdes sur la ligne de front entre l’Ukraine et les Républiques Populaires de Donetsk et Lugansk. Mais qu’en est-il au quotidien ?

La réalité en ce début d’année 2020 est malheureusement bien différente.

sur les chemins de l'oubli. Donetsk-Ukraine
Un chien attend son maitre devant l’entrée de l’hôpital. Donetsk, Ukraine, le 31 décembre 2019. © Jacques Pion

Malgré une courte période d’accalmie pendant les dernières fêtes de fin d’année, les tirs ukrainiens ont repris contre la population de la république « séparatiste ». Des mortiers de 120 mm et des obusiers d’artillerie lourde bombardent toujours les zones périphériques de la ville de Donetsk. La stratégie de harcèlement employée par le gouvernement de Kiev semble assez claire.
Sur le plan militaire, elle vise à vider progressivement de toute présence humaine civile les zones proches de la ligne de front pour permettre une avancée éventuelle, aujourd’hui impossible.
Sur le plan politique intérieure à calmer les partisans de la guerre et sur le plan extérieur à provoquer une révision des accords de Minsk au profit d’un scénario de type Croate, voire leurs abandons.
Le plan de paix semble s’effriter chaque jour un peu plus sans qu’aucune voix officielle ne s’élève. Il faut souligner que le contexte politique en ce début d’année 2020 est très instable entre une pression nationaliste extrême en Ukraine, qui ne veut rien lâcher, et un possible changement d’orientation politique de Moscou dans le Donbass.
En attendant un hypothétique règlement du conflit, la population souffre encore et encore.

Cette guerre européenne a déjà fait entre 10 000 et 20 000 morts.

À Donetsk, des quartiers entiers et des villages proches du front, parfois coupés en deux, se vident progressivement provoquant un exil vers des zones plus « calmes » ou à l’étranger, des maisons brulent, des murs s’effondrent, des fenêtres volent en éclats laissant les dernières Babouchkas et les familles qui refusent de quitter leurs maisons, seules au milieu de quartiers déserts.

Deux babouchka s’embrassent dans la rue. Donetsk, Ukraine, le 07 janvier 2020. © Jacques Pion

Chaque semaine apporte son lot d’enterrements de civils innocents ou de combattants souvent très jeunes qui s’engagent dès l’âge venu dans les forces de défense à l’exemple de ces 4 jeunes de 20 ans tués, en ce mois de janvier 2020, sous les bombardements ukrainiens.

Le bilan est encore lourd : 328 soldats républicains ont été tués en 2019 et déjà une vingtaine depuis le début de l’année 2020.

La plupart des enfants qui vivent ou ont vécu, proches de la ligne de front, sont traumatisés. La perte d’un papa trop tôt disparu, les bombardements qui résonnent encore dans leurs têtes et qui réveillent leur anxiété à chaque détonation sourde. C’est toute une génération qui n’aura connu que la guerre et dont il faudra s’occuper un jour.

Sur tous les visages rencontrés qui n’ont rien de bien « terroristes » — ce qualificatif est encore employé par le gouvernement de Kiev — j’ai pu lire le désarroi, la lassitude, la tristesse, la fatigue et la souffrance. Mais malgré cela et le nombre de désillusions vécues dans l’espoir d’une fin proche du conflit, rien ne semble vouloir entamer la volonté de ce peuple fier et solidaire à vouloir décider de son propre destin.