Julien Hazemann _ Min Gong Style

Yang Zhongliang fait danser son fils pour célébrer l’acheminement à bon port de sa plus grosse cargaison de l’année: 10 000 sacs de céréales jouant sur les marchandises qu’ils ont acheminé à Chongqing. La famille Yang est propriétaire de sa péniche qui navigue sur le Yangtze entre Chongqing et Shanghai.

EXPOSITION BARROBJECTIF 2019 : Min Gon Style

Deng Xiao Ping a lancé l’ouverture économique de la Chine dans les années quatre-vingt. En quelques années, des classes modernes se sont constituées dans les villes. Leurs conditions de vie ont fait un bond considérable, mais au prix d’une mobilisation de moyens économiques et humains phénoménales. En trente ans, des centaines de millions de villageois sont venus dans les villes pour les raser et les reconstruire. Une masse « d’ouvriers paysans », les min gongs, ont désertés les bourgs et les villages, y laissant les vieux s’occuper des enfants. Ils vivent et travaillent sur les chantiers, à peu près dans les mêmes conditions qu’à la campagne. En marge de la vie citadine.

Les min gongs sont le bras armé du développement chinois. Acquérant des compétences au fil des années, leurs salaires sont désormais souvent équivalents à ceux des citadins. Mais plutôt que mettre du confort dans leur quotidien, ils consacrent essentiellement leurs revenus au village, notamment pour reconstruire leur maison, dont ils profiteront à leur retraite. Ces min gongs vieilliront au village quand ce sera leur tour de s’occuper de leurs petits-enfants.

Mais surtout, grâce à cet argent, ce n’est plus dans les champs que les enfants vont travailler, mais à l’école. Souvent jusqu’au collège. Cette nouvelle génération ne découvre pas le monde moderne par le travail, mais enfant par les chaussures à la mode que leurs parents leur offrent quand ils reviennent au village. En plus d’apporter sa sueur à la ville, la première génération min gong apporte dans les zones rurales le goût de la modernité. La transformation de la ville change aussi la campagne.

Pour les jeunes, la ville n’est pas tant un moyen d’améliorer les conditions du village qu’un lieu où faire sa vie. Devenant à leur tour min gong, un peu plus familiarisés que leurs parents quelques années plus tôt avec la vie urbaine et mieux formés, ils arrivent à la ville avec un autre projet de vie. Ils ont encore en mémoire ce monde fade où tout le monde portait la même veste et la même coupe de cheveux. Maintenant, ils peuvent tout essayer. Les conditions matérielles nouvelles ont permis à tous de plonger dans la société de consommation. D’ériger le choix en civilisation. Tout est nouveau. Tout est possible. Même ce rêve que leurs parents n’ont pas osé faire : faire partie de la Chine nouvelle.

Sauf que la ville, ce n’est pas tout à fait chez eux. Les jeunesses citadines et rurales ne se mélangent pas. Un peu perdus entre deux mondes, les migrants de la nouvelle génération ne sont plus vraiment des ruraux, mais pas tout à fait citadin non plus. Ils ont du mal à se définir. C’est dans la nouvelle société de consommation qu’ils vont inventer leur identité. Les jeunes min gongs ont besoin de faire corps, de se rassembler. De se ressembler. Ils inventent leurs propres codes, leurs uniformes. Ils ont toujours la même coupe de cheveux, mais maintenant avec de nouvelles formes et des couleurs. C’est le Min gong style.

La nouvelle génération construit autre chose de la ville. Les parents ont érigé des murs. Eux sont en train d’inventer des manières de vivre dedans. Ils mettent aussi de l’argent de côté, continuent de se marier entre gens du village et de confier leurs enfants à leurs parents. Mais c’est à la ville qu’ils vieilliront. À peine vingt pour cent de la population chinoise vivait dans les villes en 1980. Elle en a dépassé les cinquante pour cent en 2012. La nouvelle génération min gong est confrontée à la difficulté de trouver sa place dans des villes qui n’existaient pas il y a trente ans. Les hommes font les villes, et les villes font les hommes.

BIOGRAPHIE

Julien Hazemann est né en 1978. Il est basé à Paris.

Il vient du cinéma. Il a commencé dans les années 2000 à travailler sur des films comme assistant-réalisateur, puis comme repéreur de décors. Des sous-sols aux toits des immeubles, il explore la région parisienne, un appareil photo à la main. Il s’intéresse donc aux lieux. Il les regarde à travers les histoires qu’ils portent. Un visage, pour lui, raconte quelque chose, un mur aussi.

Il cultive ainsi le goût d’explorer et de raconter des histoires jusqu’à prendre son appareil photo et un billet d’avion et partir se balader un peu plus loin. Il cherche des lieux, des univers. Il passe par Le Caire en pleine révolution, par New York où il regarde la modernité du XXe siècle, et par Shanghai où il découvre celle du XXIe siècle. Et de Shanghai, il s’enfonce dans la Chine et ses transformations. Il y retourne plusieurs fois et publie ses premières photos dans Géo.

À photographier les lieux, il s’est mis en fait à travailler sur les gens qui les habitent. Il s’intéresse très vite à la manière dont les transformations urbaines changent les gens, produisent les modes de vie. Pour lui, les hommes font les villes, bien sûr. Mais en même temps que les villes font les hommes. Des lieux aux gens, il se passionne finalement pour les comportements et pour les perspectives sociales, politiques et historiques qui les traversent.

Julien Hazemann est membre du studio Hans Lucas depuis 2015.